Lire c’est… Apaiser ses tourments
Entretien avec Sylviane Giampino, psychologue, psychanalyste, présidente du Conseil de l’enfance et de l’adolescence au Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge.
Extrait de GRAND, le magazine annuel et gratuit de l’école des loisirs.
Que se passe-t-il dans les premières années de la vie ?
Nos premières années de vie échappent à notre mémoire, et pourtant, cette époque d’avant 3 ans, celle d’avant la mémoire dont on se souvient, constitue le réservoir des possibles qui se déplieront tout au long de la vie.
Ce stade est comme une grotte secrète, archaïque, source d’une puissance qui pousse l’enfant vers la relation. C’est d’abord par le corps, les sensations, la mélodie des mots qu’on lui adresse, que l’enfant capte puis prend la parole. Les étapes du grandir se déplient sous nos yeux lorsqu’il est porté vers des liens humanisants, où s’imbriquent les mouvements, les respirations, les jeux, et le foisonnement des pensées et des sentiments.
Le tout-petit est un impressionniste, à l’oreille fine et, très tôt, il est lecteur, ses premiers livres sont nos visages.
Les expériences artistiques sont donc essentielles ?

Le livre, comme la musique ou l’expérience de nature, maintiennent ces capacités plus longtemps. À travers les images, les histoires, les comptines, l’enfant est transporté vers des affects non distincts les uns des autres : il peut être en colère et en même temps ravi à travers un personnage.
Éprouver de la tristesse pour le doudou perdu d’un autre, c’est l’occasion d’un moment de repli, de recueillement, qui ouvre à des pensées, à des rêveries si nécessaires à son expérience bénéfique de la concentration.
Depuis un siècle, on sait l’importance de la parole adressée à l’enfant, le récit de son histoire, la parole vraie. Il est de mode aujourd’hui de nommer ce qu’on appelle les émotions, de leur attribuer des couleurs, des intensités. Lui demander de passer par ce même code pour parler de lui. Mais le jeune enfant aborde le monde avec une panoplie philosophique, à la fois empathique et égocentrique ; son attention, si elle est conjointe et non dérangée, nourrit sa curiosité infinie.
Vous portez une attention particulière au livre en tant qu’objet…
Le livre médiatise une rencontre avec le monde intérieur de l’enfant. Sa couverture symbolise l’enveloppe comme le Moi-peau. Les pages s’ouvrent comme des fenêtres sur d’autres horizons, et pourtant, elles sont reliées entre elles.
Le livre est un espace entre : entre l’enfant et l’adulte, entre le corps et la pensée, entre la réalité et la fiction.
Lire à un enfant, c’est entrer dans une expérience partagée. L’enfant glane la voix, le rythme, la respiration. Il capte l’état intérieur de celui qui lit. Il écoute avec son corps ; il traduit ce qu’il entend et ce qu’il voit en éprouvés corporels internes, de tension ou d’apaisement. Quand le livre va à la rencontre d’un enfant qui n’est pas encore en possession du langage articulé, il l’introduit déjà dans le monde des humains.
Comment comprendre ce monde intérieur du tout-petit ?
La palette perceptive et affective d’un tout-petit est d’abord un camaïeu. Sa perception est polysensorielle : quand il entend certains sons, il peut saliver ; quand il écoute, il contracte ses muscles ou les détend. Les affects, leurs nuances et leur richesse, sont liés à cette merveilleuse intelligence précoce.
Les sens les plus performants au départ – le toucher, l’odorat et le goût – cèdent de plus en plus tôt la place à l’audiovisuel. Nous vivons aujourd’hui une mutation anthropologique : nos modes de vie sur-stimulent l’audiovisuel, et referment trop rapidement la palette des capacités perceptives des enfants.
C’est à cet endroit que le livre est le rempart ludique et poétique qui protège la créativité de l’intelligence dans l’enfance.
Quand on fait place aux mots et aux images, à la fiction, qu’est-ce qui se joue pour le tout-petit ?
Les histoires permettent le déplacement : un mot, une image, un personnage deviennent des appuis pour métaboliser ce qui l’envahirait. Les supports culturels – livres, poésie, musique, nature – offrent un espace de symbolisation où l’enfant peut se réorganiser à l’intérieur de ses tempêtes affectives.
Ils maintiennent la mémoire sensible des commencements et rappellent que le monde humain offre toujours des formes pour accueillir ce qu’on éprouve. Et c’est peut-être cela, apaiser les tourments.
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