De fil en fil, une histoire de trio : décryptage du thème par Laeticia Dorey

Découvrez le thème décrypte par Laeticia Dorey, membre du comité des (Pas) Sages et référent inclusion 

Il y a tant à dire au fil du déroulé d’une simple bobine ! A l’annonce de la mise en place de l’atelier, l’équipe de la crèche était dubitative, c’est une histoire classique en crèche : une proposition de la hiérarchie qui laisse un peu perplexe. ECLA ? C’est quoi ? Et surtout, pourquoi ? 

Pour suspendre un moment le temps à un fil. Pour trouver une occasion de perdre le fil. De trébucher dans l’organisation rodée, se redresser, regarder autour de soi, s’étonner, tisser, nouer, ramasser un nouvel outil, une nouvelle expérience… 

Parmi les différentes propositions installées ce matin pour les enfants, sous une pergola délicatement ombragée, des bobines de fil. Certaines accrochées, d’autre au sol, posées. Rouge, noir, blanche, épaisse, fine, élastique… 

Les premiers parents arrivent, et avec eux, les professionnelles et les enfants. Chacun découvre avec étonnement les installations disposées dans l’atrium, la salle de jeux d’eau, et le jardin. Les professionnelles et les parents observent et explorent les lieux, parfois enfants à bras, dans une découverte à la fois amusée et un peu inquiète. Le départ est quelque peu timide, mais pas tant… Dans le jardin, rapidement, l’expérience se déploie comme une toile d’araignée dont elle prend peu à peu la forme. Ce sont les enfants qui sont les plus téméraires. Ici, deux fillettes portant chacune sa bobine se regardent et rient en miroir, reculant pas à pas au même rythme et reproduisant scrupuleusement les gestes l’une de l’autre. Je m’étonne et m’émerveille de la complexité de leurs gestes. L’une d’elles déroule avec aisance la bobine en la tenant par les côtés, tout en marchant à reculons, jetant régulièrement des regards derrière elle pour anticiper les obstacles et évaluer le parcours qu’elle s’apprête à tisser : autour d’un pilier, sous un autre fil déjà tendu, puis au-dessus d’un autre. Il faut donc reculer, mais aussi s’orienter, et ensuite enjamber, d’autres fois se baisser, sans bloquer le fil qui dévide, et sans tomber ! 

Plus loin, une autre petite fille teste l’élasticité d’un fil tendu, puis y enroule son poignet pour se faire un bracelet, effectue la rotation inverse avec son bras pour s’en délester, puis recommence encore. 

Autour de la zone, un petit garçon fait des tours à moto sans s’approcher. Une professionnelle m’explique qu’il est atteint d’une pathologie et que pour lui, la nouveauté est compliquée. Elle semble émettre des doutes sur sa participation à l’atelier. Pourtant, il est là, et ses allées et venues sur son bolide s’accompagnent de regards furtifs vers la construction mouvante qui se déploie dans le jardin. La professionnelle le suit, inquiète, dans ses mouvements. Thomas propose à l’enfant d’accrocher la moto à un fil. Le résultat nous fait sourire : la moto disparait au coin d’un mur, mais le fil laisse la trace de son passage et de son trajet. Bientôt il réapparait. La professionnelle semble apaisée. 

Au milieu de la pergola, une petite fille dans les bras de sa mère joue avec des décorations suspendues à la pergola. Mais l’essentiel est sous ses pieds. Bientôt, l’adulte s’accroupit au sol pour la laisser attraper des bouts de fils tendus. Tout est calme, la petite glisse des genoux de sa mère qui la regarde partir explorer en rampant. Du bout de ses tout petits doigts, elle tente d’attraper un fil laissé au sol. Index, majeur, et pouce se rejoignent, elle lève un bras vainqueur pour observer au bout de sa main le fil tenu. Les doigts se relâchent, le fil retombe, ses yeux s’agrandissent, sa bouche s’arrondit, et, toute concentrée, la petite retente l’expérience. 

Les questions et réactions des adultes commencent à tisser un lien avec la situation qui se déroule sous nos yeux. Ils commentent les découvertes des enfants et questionnent l’environnement : est-il pertinent de laisser dans le jardin les jeux habituels, notamment les vélos qui y sont entreposés ? Est-ce que cela ne va pas détourner les enfants de l’expérience ? Oui… non… Pourquoi pas ? Cela permet à certains enfants d’entrer dans la nouveauté par un chemin plus familier. D’ailleurs un petit bonhomme sur son véhicule en plastique traverse à toute vitesse la série de petits embouts en PVC de l’installation « machina », traçant un chemin dégagé au milieu des objet. 

Suivant le petit garçon du regard, je vois au loin un autre enfant parti tout au bout du jardin avec sa bobine. Une extrémité est déjà fixée à la pergola, il vise maintenant un arbre pour l’y enrouler, mais l’affaire n’est pas facile. Il passe derrière l’arbre, puis fait demi-tour. Le fil le suit et ne coopère pas à son projet. L’enfant s’arrête, observe, suit des yeux son fil dévidé échoué à ses pieds, avance, hésitant, reprend son trajet, et la magie opère, le fil se tend autour de l’arbre, et l’enfant peut repartir vers l’ancrage initial de la pergola, ayant tracé un nouveau chemin de découverte vers lequel s’empressent de s’engouffrer d’autres enfants, fils en main. Ils forment bientôt un cercle d’imitations et de conciliabules, tout au fond du jardin, loin des adultes. 

Juste devant moi, un petit garçon se faufile à toute vitesse sous les fils entrecroisés : il rampe avec une dextérité confondante. Les professionnelles autour de moi m’expliquent avec émotion qu’à son arrivée à la crèche, personne ne savait vraiment s’il pourrait un jour se déplacer. Sa maman essaie de le guider et lui répète plusieurs fois : « mets-toi à genoux ce sera plus facile ! » Mais tout à son affaire, le petit bonhomme glisse et rampe à toute allure avec des éclats de rire communicatifs. 

La pergola est maintenant totalement enrubannée, tandis que la pelouse jusqu’à l’arbre est recouverte d’un tracé de fils au sol invitant à déambuler. A l’angle d’un mur, une petite cabane solitaire est totalement entourée de fils. A l’intérieur, trois enfants rient et luttent pour sortir de ce piège de nylon. L’affaire n’est pas simple ! Faut il passer dessus en levant haut les jambes ? Passer dessous, où c’est bien trop bas ? Passer au milieu et se retrouver entortillé ? Les adultes prennent sur eux pour laisser les enfants décider et expérimenter. Parfois, une indication bienvenue leur échappe : « passe ta tête dessous, oui, voilà, tu y es, bravo ! » 

Observer, intervenir, guider, se reculer… Le lien adulte enfant se détend et se retend comme le fil mouvant autour de la pergola. Face à la nouveauté de cet outil pourtant très simple, chacun requestionne son rôle et ses interventions. A partir du moment où les adultes entament une prise de recul, j’observe des explorations d’enfants très fluides. Ils ont le temps de se questionner sur ce qu’il se trouve devant eux, sur la façon de surmonter les obstacles, de créer son propre tracé, ou de se dépêtrer d’un fil dans lequel ils sont emberlificoté ! 

Est-ce que cette expérience impliquerait de réduire le lien adulte-enfant pour que ces derniers puissent explorer ? Pas tout à fait. Mais cette « situation étrange » pousse à questionner l’évidence : le lien ne se décrète pas, ni ne s’impose dans la relation. Il nécessite parfois d’être relâché, d’être ajusté. L’intervention des adultes se réduisant, ceux-ci prennent plus de temps pour observer. Le regard tisse alors son propre lien, invisible et pourtant bien présent et sécurisant pour les enfants. Les mots deviennent choisis, eux aussi tissent un fil invisible qui guide et qui soutient. Face à l’enfant en difficulté au milieu du jeu de fils, la posture de l’adulte est suspendue entre faire confiance et être l’élément sécurisant. Rapidement, chacun trouve son équilibre, s’ajuste à l’enfant qu’il connait bien, car l’équilibre de la relation se joue en réponse aux différents besoins. 

En fin de matinée, les enfants rentrent progressivement déjeuner, les parents quittent les lieux également. La pergola redevient silencieuse et les fils tantôt tendus, tantôt échoués au sol témoignent de l’intense activité motrice et cognitive qui vient de s’y passer. C’est au tour de l’équipe d’AGIR de tout rembobiner. 

Reste un fil invisible qui ne sera pas enlevé. Un lien qui s’est parfois tissé, parfois renforcé : celui de la confiance entre parents, enfants, et professionnels qui dans le milieu de la petite enfance ne se décrète décidément pas, mais demande sans cesse à être renouvelé.