De fil en fil… les liens font grandir : décryptage du thème par Pascale Blanc

Découvrez le thème décrypte par Andrew Matiasko, référent pédagogique d’Agir pour la petite enfance  

Nouer

Nous venons tous au monde reliés.

Avant sa naissance, le foetus grandit grâce au cordon qui le relie à sa mère. Après la naissance, le lien devenu invisible entre le nouveau né et ses proches va se nourrir de l’attachement. Parents, fratrie, proches, professionnels de la petite enfance puis enseignants, voisins, habitants d’un territoire… chacun va, à sa manière, ajouter un fil à l’histoire de l’enfant et tisser avec lui un lien.

Entrelacer

Des liens pour oser ré-inventer le monde.

Ces fils tissent ensemble une trame vivante. Ils offrent à l’enfant la sécurité affective dont il a besoin pour explorer, expérimenter, jouer, créer, entrer en relation et construire sa place dans le monde. Grandir est une aventure sociale au cours de laquelle des liens se créent et se développent dans la confiance, l’autonomie, la curiosité et le pouvoir d’agir.

Une manière de prendre soin de l’enfance pourrait consister à entrelacer les fils dans une attention, une intention, une conscience que chacun est unique et différent et vient colorer la toile du monde d’un fil de soi : précieux.

Assembler

La qualité de l’accueil naît de la qualité des liens que nous cultivons.

Les professionnels de la petite enfance occupent une place singulière dans ce tissage. Chaque accueil du matin, chaque regard ou sourire échangé avec un enfant, chaque échange avec une famille, chaque transmission entre collègues constitue un fil qui participe à la continuité de l’expérience de l’enfant. Ces gestes du quotidien, parfois discrets, souvent invisibles sont la trame d’un accueil que nous sommes responsables de rendre visibles.

Soyons les éveilleurs qui prennent soin des fils, révèlent les couleurs de chacun et assemblent, jour après jour, le patchwork vivant de la petite enfance.

Renforcer

Renouer avec soi pour mieux accompagner les autres.

Chaque lien tissé nous relie aussi, parfois, à notre propre histoire.

Nous avons tous été des enfants. Notre histoire, notre éducation, nos rencontres, nos expériences et nos représentations accompagnent notre manière d’accueillir les jeunes enfants aujourd’hui. Développer une posture réflexive, reconnaître ses ressources, ses fragilités et sa créativité permet de mieux comprendre ce qui se joue dans la relation éducative et d’offrir aux autres, adultes et enfants, une présence consciente plus ajustée, plus sécurisante et plus disponible.

De fil en fil, la conscience de soi devient un fil conducteur : elle éclaire la posture professionnelle, nourrit l’authenticité des rencontres et des relations, et envisage des chemins d’accompagnement plus justes.

Repriser

Quand les liens se fragilisent, ils peuvent aussi se reconstruire.

Les liens se construisent également entre adultes. Ils se nourrissent de confiance, d’écoute, de coopération et de reconnaissance mutuelle. La coéducation invite à entrecroiser les fils de chacun : les connaissances des familles, l’expertise des professionnels et les ressources du territoire, afin de tisser une alliance de confiance autour de l’enfant.

Lorsque la confiance vacille, les relations peuvent se détériorer : incompréhension, interpretation, malentendu. Il en faut oarfois peu pour qu’un fil s’étire ou rompe. la volonté d’être ensemble autour de l’enfant pousse à tricoter vers l’autre quelques mailles supplémentaires pour poursuivre la relation au delà des entraves et patiemment,  écoute, dialogue, respect mutuel, cadre vont agir pour reconstruire un quotidien harmonieux.

Au Moyen Âge, le mot lien désignait une attache, parfois synonyme de contrainte ou d’entrave. Aujourd’hui, le défi consite à transformer le lien en une force qui relie sans enfermer, qui soutient et contient sans retenir, qui permet à chacun de trouver sa place, de grandir et de s’émanciper.

Repriser les liens fil à fil, c’est accepter les fragilités, les regarder comme des ressources et continuer à avancer ensemble.

Tisser

Faire communauté autour de l’enfant.

Lorsqu’ils se croisent, les fils dessinent une toile plus vaste : celle d’une communauté éducative. Une communauté où chacun contribue, de sa place, à créer un environnement favorable au développement harmonieux des enfants. Une communauté dans laquelle les compétences sont complémentaires, les initiatives circulent, les regards se croisent et les projets prennent forme. C’est dans cette intelligence collective que peuvent émerger des réponses créatives aux défis rencontrés par les professionnels et les familles.

Cette dynamique fait pleinement écho au Référentiel national de la qualité d’accueil du jeune enfant et à la Convention internationale des droits de l’enfant. Tous deux nous invitent à reconnaître chaque enfant comme une personne à part entière, sujet de droits, compétente, curieuse, capable d’initiatives et de participation. Ils rappellent également la responsabilité des adultes de créer les conditions qui lui permettent d’exercer ce pouvoir d’agir dans un environnement sécurisant, accueillant et respectueux de son rythme.

Dans une société où les liens sociaux se fragilisent parfois, les lieux d’accueil de la petite enfance jouent un rôle essentiel. Ils sont des espaces où se tissent un sentiment d’appartenance et où s’invente, au quotidien, une manière de faire société avec les plus jeunes. Chaque initiative, chaque projet, chaque geste créatif vient enrichir cette toile commune et lui donner de nouvelles couleurs.

De fil en fil, faire communauté est une invitation à inventer, expérimenter et faire évoluer ensemble les pratiques professionnelles au service des enfants et de leurs familles. Une invitation aussi à identifier les établissements d’accueil de jeunes enfants, les relais petite enfance comme des lieux de création de l’enfance ouverts aux partenariats avec des acteurs plus ou moins innattendus : artistes, jardiniers, fleuristes et autres artisans, etc, pour offrir aux enfants d’habiter un environnement familier auquel ils prennent part de leur hauteur[1].

Broder

Créer, expérimenter, embellir le quotidien.

La broderie apporte de la couleur, de la texture, du relief pour un rendu plus joyeux au regard. De la même manière, les pratiques creatives emergent d’une capacité à observer et à expérimenter pour s’adapter aux besoins des enfants. Broder, c’est oser sortir des habitudes et d’un quotidien routinier en maintenant l’intérêt de l’enfant et du collectif d’enfants, au centre des préoccupations.

Broder c’est nourrir la curiosité : ajouter une attention particulière à ce qui existe déjà, improviser une chanson, une danse, réaménager un espace, explorer la nature, détourner des objets et se laisser suprendre et s’émerveiller des chemins que l’on prend avec les enfants, ici et maintenant.

C’est une œuvre de patience et d’imagination. Dans les lieux d’accueil, elle symbolise la capacité des professionnels à créer ensemble, à expérimenter, à s’inspirer les uns des autres et à transformer les contraintes en opportunités. D’une simple idée peut naître une innovation ! De l’inititiative d’un enfant une proposition educative peut émerger.

De fil en points, la créativité transforme les gestes ordinaires en expériences extraordinaires qui font du quotidien une fête de la vie.

Transmettre

Les fils que nous tissons aujourd’hui dessinent le monde de demain.

Avant même de comprendre les mots, le jeune enfant apprend en observant, en imitant et en vivant des expériences partagées avec les personnes qui l’entourent. Il s’imprègne des gestes, des attitudes, des émotions et des relations des adultes qui l’entourent. Chaque sourire, chaque manière de prendre soin, de parler, d’écouter ou de coopérer devient une source d’apprentissage par imitation. Les professionnels, tout comme les familles, transmettent ainsi une manière d’être en relation avec soi, avec les autres et avec le monde.

Les lieux d’accueil, qu’il s’agisse d’un domicile ou d’un établissement, représentent aussi les premiers espaces de vie en collectivité. Les enfants et leurs familles y découvrent une culture commune, emprunte de valeurs, de rituels, de règles partagées, d’ouverture à la diversité et dans lesquels ils sont amenés à participer à la vie d’un groupe. Ils y font leurs premières expériences du vivre-ensemble et de la rencontre qui associent le trio : enfants – parents et professionnels.

Transmettre, c’est aussi faire vivre la reliance et permettre aux fils des histoires, des générations, des cultures, des savoirs et des expériences de se rencontrer. Les transmissions permettant de relier ce qui pourrait rester séparé : l’enfant à lui-même, les jeunes enfants entre eux, l’enfant à ses proches, les familles et les professionnels, les collègues entre eux, les institutions entre elles.

De fil en aiguille, la transmission c’est ce que l’on incarne; et transmettre, c’est laisser circuler les fils, accepter de recevoir autant que donner, pour pouvoir chacun son tour enrichir la trame commune.


[1] Vous dites :  » C’est épuisant de s’occuper des enfants. » Vous avez raison. Vous ajoutez :  » Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser.  » Là, vous vous trompez. Ce n’est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d’être obligé de nous élever jusqu’à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.